Vivelesp Invité

 | Sujet: L'étang de la vieille tour Lun 17 Juil - 9:21 | |
| L’étang de la vieille tour
La nuit était calme. Le vent soufflait doucement dans les cimes des arbres. Au centre de la forêt, une clairière, jonchée de vielles pierres. Un étang, morne, s’étalait en son centre. Une musaraigne s’y abreuvait paisiblement. Un chien hurla dans le lointain alors qu’un éclair blanc s’abattit sur le petit animal. Celui-ci poussa un couinement ridicule alors que les serres déchiraient ses chairs, puis la chouette effraie l’acheva d’un coup de bec sur le crâne. La Dame Blanche entreprit alors de déguster sa victime. La Lune se reflétait sur la surface de l’eau, que les autochtones appelaient pompeusement « L’Etang du Château ».
En effet, une tour de garde se dressait sur ses berges au temps jadis. Nul ne saurait dire à quelle époque remontait sa construction. Elle accueillait en permanence une petite garnison de quinze soldats, et ce jusqu’en 1096, date à laquelle le Pape Urbain II demanda au peuple de libérer le tombaux du Christ, à Jérusalem. Les quinze hommes qui constituaient la garnison partirent donc, laissant la construction à la merci du temps. Quelques mois plus tard, un couple de faucons crécerelles y élu domicile, puis finit par mourir. Des arbustes commencèrent pousser le long des murs et une colonie de corbeaux s’installa. Ils partirent en 1219, lorsque la partie supérieure de l’édifice s’effondra. Quarante ans plus tard, en 1259, une bande de bandits en fit son repère. Ils étrillèrent la campagne environnante trois ans durant, jusqu’au jour ou ils furent tués par une troupe de soldats appelée à la rescousse. Ceci eut lieu en 1262. Une seconde partie de la tour s’effondra en 1350. Seul restait le rez-de-chaussée. Une forêt avait poussé autour des ruines, une grande forêt de hêtres, mais l’étang était toujours là, inchangé.
Dans ces conditions, le fait qu’il ne resta en 1304 de la tour que quelques pierres moussues empilées n’est guère surprenant. Ce qui l’est plus revanche, c’est l’empreinte qu’elle a laissé sur l’étang au fil des siècles : on peut nettement y distinguer son reflet en regardant la surface de l’eau. Ou plutôt le reflet de la tour telle qu’elle était en 1096.
Nous sommes le 25 novembre 1304, et la chouette ne se préoccupe pas le moins du monde de cette chose étrange. Nous sommes le 25 novembre 1304, et Jean Cothurne est préoccupé par une chose plus étrange encore.
Jean est aujourd’hui âgé de 37 ans. Il y a vingt ans de cela, alors qu’il se promenait dans la forêt, il avait découvert cette clairière. Il n’avait que 17 ans à l’époque, et il venait de s’enfuir de chez lui pour éviter d’avoir à devenir fermier comme son père. Il marchait dans les bois depuis plus d’une heure, quand il entendit un glapissement à sa gauche. Il se retourna vivement. Sur la branche d’un hêtre se tenait un aigle. L’homme et l’oiseau se dévisagèrent un instant, puis le rapace s’envola. Mu par une soudaine impulsion, Jean s’élança à sa suite. L’oiseau se faufilait avec une agilité déconcertante entre les branches d’arbres. Jean allait le perdre de vue quand ils débouchèrent tous deux dans une clairière. L’aigle prit alors de l’altitude et disparut à la vue de Jean. Celui-ci s’était figé, frappé par la beauté du lieu. Emplit de la sérénité qui s’en dégageait, il quitta doucement l’ombre des bois pour s’avancer vers le centre de la clairière. Elle baignait dans une douce lumière dorée. Le soleil n’était levé que depuis quelques heures, et le gazouillis des oiseaux emplissait l’air. Un tapis de mousse épaisse s’étendait depuis les bords de l’étang jusqu’aux ruines de la vieille tour, alors bien visibles. Quand le regard de Jean se posa sur l’onde, il eut la surprise de découvrir qu’elle était d’un bleu limpide alors qu’il se l’imaginait verdâtre, mais il ne parvint pas, malgré tous ses efforts, à en distinguer le fond. Il fit le tour de l’étang pour aller s’asseoir sur une pierre moussue, dos à la ruine. Il resta là quelques instants, les yeux égarés dans les profondeurs de l’étang. C’est alors qu’il vit le reflet.
Nullement effrayé, il passa plusieurs dizaines de minutes à le contempler fixement, jusqu’au moment il s’effaça. Interloqué, Jean s’accroupit dans l’espoir de le retrouver, mais seul son propre visage le fixait de ses yeux « couleur étang ». Son visage, vieillit de vingt ans. Avant que Jean n’ait pu esquisser le moindre geste ou prononcer la moindre parole, son image lui dit : « Ecoute-moi, je vais te révéler une chose très importante. La date de ta mort. Tu as rendez-vous avec elle le 25 Novembre 1304, dans vingt ans exactement. La dame blanche est toujours à l’heure, et te trouvera où que tu te caches. Tu a vingt longues années devant toi ; profites-en bien. » Le visage s’effaça lentement. Le reflet de la tour n’avait pas encore reprit sa place que Jean étaient déjà parvenu à l’autre bout de la clairière, hurlant de peur.
Les vingt années s’étaient enfin écoulées. L’heure était venue pour lui de se rendre à son rendez-vous. La chouette releva brusquement la tête et s’envola dans un silence total. Elle venait de distinguer une silhouette s’avancer entre les arbres. Jean s’arrêta un instant pour observer l’envol silencieux du majestueux rapace. Il était devenu un bel homme. Des cheveux noirs mi-longs bordaient son visage émacié à l’œil vif. Une barbe de trois jours couvrait son menton. On devinait sous ses vêtements une puissante musculature. Il poussa un profond soupir puis détailla calmement la clairière. Rien n’avait changé depuis la dernière fois. Rien, hormis la lumière, cette fois argentée, car la lune était pleine dans le ciel. L’atmosphère était toujours aussi calme. Rien de mauvais ne pouvait arriver ici.
L’homme sortit de la forêt et s’avança lentement vers l’étang, puis il vit le cadavre de la musaraigne. Mû par une impulsion, il s’approcha de lui et découvrit une plume blanche au sol à ses côtés. Jean se baissa, la ramassa puis la porta au niveau de ses yeux. Un sourire épanouit se dessina sur ses lèvres. Un cadeau. La nature lui faisait un dernier cadeau avant qu’il ne parte. Il reprit calmement la direction du plan d’eau. Il irradiait le bonheur. Arrivé sur la berge, il s’agenouilla puis fixa le reflet de la tour, comme il l’avait fait vingt ans auparavant. Jean n’avait pas peur. Au bout de quelques minutes, l’image disparut pour laisser place à son visage, qui prononça ces mots : « _Alors ? As-tu profité de la vie durant ces vingt années ?
_Oui. Le plus possible. Je devrais même te remercier, car c’est à toi que je dois ce bonheur. Vois-tu, je savais grâce à toi que je n’avais pas de temps à perdre pour être heureux. Et tout au long de ces vingt ans, j’ai agi selon ce que me dictait mon cœur. Je me suis fait moine mendiant cinq années durant ; j’ai sillonné la France en long, en large et en travers. J’ai vu Compostelle, j’ai contemplé Jérusalem la belle. J’ai rencontré la misère, la faim, la soif. On m’a aidé quand j’étais dans le besoin, j’ai aidé les autres en retour, et c’est dans ces moments-là que je me suis senti le plus proche de Dieu, et non dans l’atmosphère pesante des Eglises. Le Seigneur est partout, et cantonner sa présence aux lieux de culte n’a pas de sens. J’ai finalement fini par revenir à la ferme où je suis né. J’y ai retrouvé mes parents. Mon père était quasiment aveugle alors que ma mère était tordue comme une vieille branche par ses rhumatismes. Je les ai secourus du mieux que j’ai pu. Puis mon père et moi avons du enterrer son épouse. Les larmes ont fini de tuer ses yeux, mais j’ai réussi, avant qu’il ne parte, à lui faire découvrir la beauté du monde à travers les miens. Il s’en fut l’âme apaisée. Après sa mort, je quittais la ferme et me remis à parcourir les routes, cette fois-ci en simple voyageur. Ce furent les années les plus heureuses de ma vie. Je brisais mes vœux de moine à maintes reprises, et je ne le regrette point. Au cours de mes voyages, j’ai compris que le chemin le pus court pour accéder au Bonheur était de vivre, de vivre intensément chaque seconde de la journée, chaque instant de la nuit. Nos vies sont trop courtes pour que nous puissions nous permettre le contraire. Ma longue errance prend fin ce soir. Je partirai sans regrets, car j’ai vécu libre. Libre et heureux. »
Un long silence s’installa dans la clairière. Puis Jean reprit la parole : « _Est-ce l’heure ? _Oui, répondit le reflet. Il est temps. »
Jean ferma les yeux et inspira posément. Puis la Dame Blanche s’élança depuis le faite de l’arbre où elle était perchée, serres en avant. Sans un bruit, elle frôla le crâne de Jean. Au même instant, celui-ci s’affaissa mollement alors qu’un dernier souffle s’échappait de ses lèvres. La Dame referma précautionneusement ses serres avant d’entamer sa longue ascension vers les cieux.
Note : Pour ceux qui trouveraient que l'apparition de l'aigle au début du réci est caricaturale, voir même ridicule, sachez que l'aigle botté vit dans les forets du sud de la France, et que l'on peut l'y rencontrer, au même titre qu'un épervier ou un autour des palombes. |
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Big Bubba Émissaire de Gork


Age : 27 Inscrit le : 19 Aoû 2005 Messages : 8357 Localisation : Québec, Canada
 | Sujet: Re: L'étang de la vieille tour Lun 17 Juil - 10:10 | |
| Encore une fois, c'est un on texte... Il m'a bien plut...
Il possède une morale importante que tout le monde a déjà entendu, mais que l'on a tendence à vite oublier dans le stress de la vie moderne...
J'aime bien le fait que la mort soit personnalisé par "la dame blanche"... Ça apporte une autre dimension au stéréotype de la mort en capuche noir... Comme si la mort pouvait être quelque chose de non négatif finalement... Non pas comme une délivrance puisque Jean à été heureux, mais un peu comme une fin inévitable qui nous permet d'apprécier ce que l'on a fait... M'enfin, je me comprend  _________________
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Vivelesp Invité

 | Sujet: Re: L'étang de la vieille tour Lun 17 Juil - 14:02 | |
| Et oui... La chouette effraie était au moyen-âge considérée comme un mauvais présage. En effet, elle nichait dans les grenier des fermes et, étant un oiseau nocturne, poussait la nuit des chuintements sonores assez inquiétants. De plus, son apparence pour le moins spectrale contribuait à inquiéter les propriétaires des fermes où elle logeait. Ceux-ci ne tardèrent point à la considérer comme un présage néfaste, et prirent l'habitude de la clouer sur la porte d'entrée pour "éloigner les mauvais esprits". Cette réputation viendrait également du fait qu'on ne l'entend pas s'approcher à cause de son vol absolument silencieux et, étant donné qu'elle niche souvent dans les clochers, on peut la voir planer au-dessus des cimetières et se percher au-dessus des tombes ... de quoi troubler certaines imaginations!
Un bel oiseau :



 Et une petite photo de l'aigle botté mentionné dans le texte :
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Yeurl Invité

 | Sujet: Re: L'étang de la vieille tour Lun 17 Juil - 14:24 | |
| Bravo ! La nouvelle n'a pas de rapport avec WH, mais elle est splendide ! Tres bien écrit, et la morale du texte ne devrai pas être oublié ! |
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Big Bubba Émissaire de Gork


Age : 27 Inscrit le : 19 Aoû 2005 Messages : 8357 Localisation : Québec, Canada
 | Sujet: Re: L'étang de la vieille tour Lun 17 Juil - 19:26 | |
| Woah! merci des infos supplémentaires, je ne savais pas tout ça  _________________
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Yeurl Invité

 | Sujet: Re: L'étang de la vieille tour Mar 18 Juil - 8:40 | |
| | Citation: | | prirent l'habitude de la clouer sur la porte d'entrée pour "éloigner les mauvais esprits". |
Bandes de sauvages ! Pauv' chouettes ...  |
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le nain Invité

 | Sujet: Re: L'étang de la vieille tour Mar 18 Juil - 8:44 | |
| | Citation: | Citation: prirent l'habitude de la clouer sur la porte d'entrée pour "éloigner les mauvais esprits".
Bandes de sauvages ! Pauv' chouettes ...
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...je trouve qu'un EN qui dit ça c'est plutot étrange  |
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Yeurl Invité

 | Sujet: Re: L'étang de la vieille tour Mar 18 Juil - 8:49 | |
| | Citation: | | ...je trouve qu'un EN qui dit ça c'est plutot étrange |
lol^^ |
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